VALENTIN AUBERTIN
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Je viens de tomber sur l'affiche d'un film français, *L'Abandon*, qui retrace les onze derniers jours de la vie de Samuel Paty, le professeur d'histoire assassiné en 2020. La première chose que je me dis, c'est : pourquoi ? Pourquoi faire du chiffre sur cette histoire ? Pourquoi amener de la fiction sur une plaie aussi récente ?

Cette question m'avait déjà traversé à la sortie de *La Zone d'Intérêt* de Jonathan Glazer, où l'on suivait la vie paisible de la famille d'un commandant nazi aux portes d'Auschwitz. Elle touche à quelque chose de plus large : la possibilité même de représenter l’irreprésentable.

Le cinéma occupe une place à part dans ce débat. Là où la littérature laisse le lecteur construire ses propres images, et où la peinture impose une distance par sa matière même, le film simule le réel. Il en adopte le cadre, la lumière, le souffle. Cette promesse de proximité est aussi sa violence : montrer, c'est prétendre savoir. Et quand le sujet est une mort, une atrocité, une blessure collective encore ouverte, cette prétention devient un problème moral autant qu'esthétique.

C'est là le vrai danger du cinéma face à l’irreprésentable : non pas de montrer, mais de transformer. Une mort, un génocide, un attentat deviennent scénario, tension dramatique, catharsis. Le spectateur sort de la salle avec le sentiment d'avoir *vécu* quelque chose — alors qu'il n'a fait que regarder. La fiction cinématographique, même la mieux intentionnée, court toujours ce risque : celui de rendre l'horreur consommable.

Ce n'est pas une raison de tout interdire. Mais c'est une raison d'exiger davantage — d'un film sur Samuel Paty comme de n'importe quelle œuvre qui touche à ce qui ne devrait pas, normalement, se laisser raconter.